Public Pride. Pour un nouvel abécédaire du public

Anne-Laure Delatte
Stéphanie Hennette-Vauchez
Antoine Vauchez

Au cœur du moment pandémique, les mots du « public » font un retour aussi inattendu que spectaculaire. C’est l’engagement au service du public des personnels soignants et, au-delà, de toute une société du care dont le rôle est tout d’un coup apparu vital. C’est aussi l’invocation aussi soudaine qu’inattendue dans les discours de l’exécutif d’un « quoi qu’il en coûte » et de ces « biens et services qui doivent être placés en dehors des lois du marché », à rebours des obsessions du New public management. C’est encore la revendication de biens publics mondiaux, brevets en tête, qui se sera progressivement frayée un chemin dans un contexte international initialement dominé par la compétition des grands groupes pharmaceutiques et une concurrence effrénée entre Etats pour un accès prioritaire aux doses. Il y a là presque une surprise : au terme de trois décennies de politiques néo-libérales qui n’ont eu de cesse d’en dénoncer les coûts, les lourdeurs et les dysfonctionnements, le « public » reste un puissant moteur de dévouements professionnels et d’émotions citoyennes. La crise a révélé un attachement à l’Etat des services publics, à une chaîne de valeur non-marchande seule capable de protéger et une forte attente de participation effective à la gestion des affaires collectives.

Reste que, s’il y a bien toujours un riche lexique du « public » -espaces publics, déclarations d’utilité publique, santé publique, biens publics, etc.- tous ces mots renvoient souvent aujourd’hui un son creux. Car il y a loin du substantif à la substance… En trente ans, l’État s’est progressivement encastré dans la sphère marchande, adoptant fréquemment ses méthodes et ses instruments. Au point de brouiller nos repères et de fragiliser la promesse égalitaire et démocratique dont le « public » s’est historiquement fait porteur comme sphère « de tous » et « pour tous ». C’est sans doute un des effets les plus inaperçus du tournant néo-libéral que d’avoir contribué à saper cette infrastructure publique de nos États et de nos démocraties en développant une forme de scepticisme généralisé à l’égard d’un lexique du « public » perçu comme une pieuse hypocrisie portée par des acteurs qui agiraient avant tout en profit-maximizers. De fait, on n’a pas assez rendu compte jusqu’ici des nombreux glissements de terrain qui ont affecté chacun de ces mondes sociaux et professionnels. Le résultat est que « public » a parfois l’aspect d’un signifiant vide qui peine à définir les activités, les institutions voire les agents qu’il désigne.

Le podcast Public Pride propose de reprendre les chemins du « public », de faire l’inventaire de ces mondes et, au fil des émissions, de cartographier sa crise contemporaine. Parce que « public » est un mot-carrefour de nos démocraties qui fait circuler entre espace public, ordre public, aide public au développement, dette publique, etc., notre podcast offre une vue de coupe des déliaisons contemporaines de l’État et du public et fait voir ce qu’il nous en coûte collectivement d’avoir ainsi perdu cette boussole commune. Plus avant, il conduit à explorer les voies d’une réinvention d’un nouveau circuit public de l’État. Croisant les perspectives d’une économiste (Anne-Laure Delatte), d’une juriste (Stéphanie Hennette) et d’un politiste (Antoine Vauchez), l’émission se décline ainsi comme un abécédaire du public. Les 6 premiers épisodes de 45 minutes prennent la forme de conversations avec des chercheur-es en sciences sociales qui ont bien voulu, au fil des dix derniers mois, revisiter leurs enquêtes sous cet angle.

Il était difficile de ne pas commencer ce panorama par l’analyse du moment pandémique, tant il agit en puissant révélateur de la crise et de l’attachement au « public ». C’est ce que nous avons fait avec la philosophe Sandra Laugier qui a montré combien la pandémie a mis au grand jour toutes nos interdépendances sociales qui précisément demeurent habituellement invisibles, mais aussi tous les angle-morts d’un système économique qui préfère la rentabilité à l’utilité sociale. Nous aurons ainsi brutalement « découvert » que notre organisation politique et sociale repose en fait sur une multitude de fonctions aussi essentielles que dépréciées dans notre système économique. Sandra Laugier s’est emparée de cette visibilité aussi soudaine et évidente que fugace de la dépendance de notre société aux fonctions du care, pour pointer comment ces mondes (féminins, précaires, étrangers, sous-payés, etc.) qui font tenir la société auront été marginalisés dans la prise en charge publique de la crise elle-même – qu’il s’agisse des espaces médiatiques, des comités d’experts ou encore des lieux de la décision politique et administrative. Ce qui est interrogé ici à travers la catégorie du « public », c’est la capacité de nos démocraties à être aussi le lieu d’un gouvernement de tous « les concernés », pour tous « les concernés » -à parts égales.

Les transformations de l’espace public urbain ou péri-urbain donnent à cette question d’ensemble un sens très concret. Dans le second épisode, nous discutons avec Stéphane Tonnelat dupuissant mouvement de privatisation et de marchandisation de l’espace public qui se déploie à l’échelle internationale -de la généralisation du centre commercial aux gated communities et autres villes privées, en passant par la consécration et la multiplication de grands projets d’infrastructures urbaines et commerciales. Le projet francilien Europacity, au cœur du Triangle de Gonesse en est un exemple emblématique. Porté par l’entreprise Ceetrus (filiale d’immobilier commercial du groupe Auchan) et le conglomérat chinois Wanda, le projet Europacity promettait d’installer un méga-complexe de parcs de loisirs, équipements culturels, centre commercial et hôtels, le tout desservi par de nouvelles infrastructures de transport, au prix d’un investissement de plus de 3 milliards d’euros. Le projet qui impliquait l’artificialisation de plus de 80 hectares de terres agricoles a été abandonné en 2019 et finalement déterré par le gouvernement en 2021 dans les mêmes dimensions que prévu initialement. L’enquête ethnographique au long cours conduite par Stéphane Tonnelat autour des mobilisations orchestrées par le Collectif pour le Triangle de Gonesse permet d’entrer au cœur des épreuves de forces autour de la définition de l’intérêt public, épreuves qui se construisent entre les procédures de concertation liés aux projets d’urbanisme, les tribunaux et les arènes médiatiques. Avec des conceptions antagonistes qui opposent un nouveau modèle d’espace public « clé-en-main » porté (on devrait dire « asséné ») par les grands aménageurs et le « contre-public » des mobilisations porteur de nouvelles valeurs et de nouvelles formes d’attachement aux sols et aux terres de l’espace public.

Mais ces mêmes espaces publics urbains ou péri-urbains sont aussi le lieu d’émergence d’une nouvelle conception de l’ordre public -et de son « maintien »- que nous avons exploré avec le politiste Fabien Jobard. Le « monde de la sécurité » a pris une autonomie croissante à l’égard du « public » : brouillage des rapports de commandement et de contrôle entre les gouvernements et une police qui se voit donner un mandat en forme de « chèque en gris », réorganisation des forces de l’ordre sur le modèle du partenariat entre forces publiques et forces privées dans un long « continuum » de sécurité, mais aussi, en bout de course, évolution des doctrines mêmes du maintien de l’ordre -avec une moindre tolérance à la contestation et un primat de la réponse pénale aux désordres urbains de toute nature, etc… Le tout dans un contexte de visibilisation croissante des biais discriminatoires dans la pratique de l’ordre public et de la question des violences policières. Par la remise en perspective historique et sociologique de ces transformations, Fabien Jobard rappelle qu’une police peut être précisément jugée au regard de sa promesse publique, inscrite à l’article 12 de la Déclaration des droits de l’homme, d’être une institution « à l’avantage de tous », arrimée aux circuits de la démocratie elle-même.

Cette promesse démocratique qui est au cœur des mots du public, on la retrouve en cause dans l’architecture même du débat public qu’interroge l’économiste Julia Cagé dans ses travaux sur le financement public et/ou privé des médias, des partis, et des campagnes électorales. Julia Cagé interroge ainsi tout le processus par lequel les inégalités économiques deviennent des inégalités politiques via l’organisation plus ou moins égalitaire du monde des idées (et notamment des think tanks qui les alimentent), du choix des dirigeants politiques au moment des campagnes, et in fine de la définition des politiques publiques. Elle le fait en pointant l’échec relatif du dispositif actuel de financement public des campagnes, qui repose sur le remboursement partiel des dons aux partis et aux candidats, et ce faisant bénéficie de façon disproportionnée aux préférences politiques des 0,01% les plus aisés qui sont aussi les plus gros contributeurs. Ce regard économique sur les effets pervers d’un système qui finit par financer par l’impôt les préférences politiques d’un groupe étroit de citoyens conduit Julia Cagé à proposer une « re-publicisation » de ce système autour d’un projet de financement égalitaire de la vie démocratique.

On retrouve la question de l’argent public dans le cas de la dette souveraine des Etats dont le politiste Benjamin Lemoine décrit la financiarisation au fil des trois dernières décennies -et donc, la dépendance croissante à l’égard du marché international des capitaux. Non sans conséquences, puisque dès lors que les États ont fait le choix de ces marchés pour se financer, ils ont dû se plier à l’exigence d’y apparaître comme les autres acteurs -soumis tant aux changements brutaux de perception des investisseurs qu’à des modes de résolution des conflits (on pense à l’arbitrage privé) qui les dépouillent de leurs atours souverains. On retrace avec lui les grandes étapes historiques de cet étonnant processus qui a conduit à mettre l’État et ses services publics sous pression financière (voire sous menace de « faillite ») -tout en faisant miroiter une illusoire dépolitisation de tels choix monétaires et financiers via l’apparition d’agences spécialisées telles que l’Agence France Trésor créée au début des années 2000. Mais Benjamin Lemoine invite aussi à penser des circuits alternatifs de financement qui permettraient de réduire la relation de dépendance de l’État aux investisseurs privés - et de restituer ainsi à celui-ci une part de ses marges de manœuvre politique « au service des citoyens ».

C’est ce même processus de financiarisation qui travaille aujourd’hui l’aide publique au développement. L’économiste Sylla Ndongo propose une lecture critique de sa financiarisation qui vise davantage à fournir des débouchés à l’épargne internationale que servir les priorités locales. Ses travaux suggèrent que les pays africains sont de nouveaux lieux de prédation de l’économie financiarisée, une tendance qu’il est difficile de détacher de tonalités néocoloniales. Avec des effets très concrets : quand on considère par exemple le cas de l’autoroute à péage construite entre Dakar et le nouvel aéroport, dans le cadre d’un partenariat public-privé attribué au groupe français Eiffage, qui apporte peu de bénéfices immédiats aux populations concernées. Le projet a durablement endetté le gouvernement sénégalais, qui a dû contracter un important emprunt auprès de la Banque africaine de développement (137 millions d’euros) afin de fournir à Eiffage la « subvention à l’investissement ». Le projet implique en bout de chaîne, des frais d’utilisation de 4,5 euros inaccessible au citoyen médian... Cet exemple, pris parmi de nombreux autres évoqués avec Sylla Ndongo, illustre la manière dont l’identification des besoins du « public », les savoir-faire pratiques et locaux du développement comme l’analyse des capacités économiques du terrain se trouvent ainsi minorés dans la construction des priorités et des urgences de l’aide publique au développement.

Sur tous ces sujets, on le voit, le brouillage des mots du « public » n’est pas neutre. Il se paie de la déperdition sinon de l’éviction de toute une série de « publics » de certains espaces communs et de certaines politiques. C’est le cas quand les gares se muent en centres commerciaux, quand la dette souveraine des États est financée sur les marchés de capitaux, quand les autoroutes en Afrique deviennent un actif financier international comme un autre, quand les partis politiques sont financés par l’extrême pointe supérieure de la pyramide des revenus, ou encore quand les plans de relance post-pandémie restent aveugles aux publics de « première ligne » pourtant glorifiés au cœur de la stupeur du printemps 2020, etc… Mais la mise en série de ces mots du « public » n’a pas ce dévoilement pour seul effet heuristique. Car sur tous ces terrains, elle permet aussi de débattre avec les différents intervenants de nouvelles raisons d’être public de l’État. Les six premiers épisodes du podcast Public Pride conduisent ainsi à réfléchir non seulement aux nouveaux biens publics que nos crises économiques, sociales et pandémiques font aujourd’hui apparaître mais aussi aux modalités par lesquelles leur gouvernement peut être démocratisé. En ce sens, ils invitent moins à un retour nostalgique à un improbable âge d’or qu’ils ne permettent de penser les voies d’une « re-publicisation » de l’État.